Mes amis,

je m'octroie quelques jours de pause sur mon blog.

Pas de départ en vacances mais le besoin de prendre mon temps,

de savourer ces instants, ce bel été avec mes filles.

Avant de laisser ma page, je vous dépose cette petite nouvelle,

c'est mon cadeau de l'été.

J'espère que vous prendrez plaisir à la lire.

Je vous retrouve en fin de semaine prochaine

avec certainement pas mal de choses à vous raconter.

Je déposerai ma participation au jeu de notre

Harlequin Girl pour la dernière partie de son

super concours avant la date butoir.

En attendant, je vous souhaite un merveilleux week end

et je vous envoie toute mon amitié.

Prenez soin de vous et si vous êtes sur le point

de boucler vos valises.... Bonnes vacances!


lectrice

 

                                              Sous ses branches...


Elle a pris la route il y a quinze minutes, une demi-heure peut être.

Elle ne sait plus. Où va-t-elle ? Ça aussi elle l’a oublié.

Elle roule sans réfléchir, tête vide, regard perdu sur la ligne blanche qui se déroule comme un fil d’Ariane la retenant à son hier et la portant vers l’incertain. Elle est mal. Sa poitrine la serre et le passage de la ceinture de sécurité devient une torture. Machinalement, elle la détache, chose qu’elle n’a jamais fait avant. Les arbres semblent s’écarter à son passage, la route s’élargit sous la marque des roues de sa voiture et c’est une chance car tout en elle n’est qu’automatisme sans réflexion anéantissant ses réactions et son pouvoir de maîtriser la situation au moindre problème.

Que chat, chien et hérisson restent au chaud et n’aient nulle envie de balade matinale, c’est tout ce que l’on peut espérer.

          Le réservoir est presque plein, chance supplémentaire. Ainsi elle peut se laisser porter sans souci.

         Clara n’a pas vraiment songé à partir. Ce n’est pas pour elle une échappée belle, une escapade salutaire, un besoin d’autre chose. Non, elle s’est juste installée derrière le volant comme ça. Elle aurait aussi bien pu ratisser le jardin, préparer un gâteau pour le dessert ou… Dormir.

         C’est pourquoi, elle est bien incapable de dire ce qu’elle fait à cet instant T dans sa vieille voiture qui ne connaît plus depuis très longtemps le bruit de l’aspirateur et l’odeur des désodorisants suspendus au rétroviseur.


 

          Il y a des jours qu’elle a perdu le sentiment, tout sentiment. Elle est devenue simple spectatrice de sa vie involontaire, de sa petite personne amaigrie qui se débat avec des gestes désynchronisés, démantibulés, à la voir on pourrait même dire désossés.

         Plus de lignes sur ces pages… Ces carnets restent muets. Plus rien à raconter si ce n’est le néant et comment parler du néant. Seul le dictionnaire tente de le faire et avec peu de conviction.

Néant : nom masculin

1.     Le non-être ; ce qui ne s’explique pas.

2.     Ce qui n’a pas encore d’existence ou qui a cessé d’être.

En fin de compte c’est une fabuleuse définition de Clara qui lui correspond au mot près, qui la dépeint avec une exactitude si précise qu’ il serait bien difficile de trouver mieux .

Mais parler d’un être humain en le comparant au néant tient à l’indécence. Même la personne la plus abjecte, même celle qui est capable de faire de vraies monstruosités ne peut être ainsi qualifiée. Pourtant, c’est vraiment ce qui anime Clara. Perdre autant le sens de la vie et s’en vider lentement comme le filet d’eau mourant de la fontaine tarie… Voilà ce que vis Clara. Elle devient vide et sèche, sans couleur ni odeur.

 

 

Elle qui était un astre, une étoile scintillante au firmament de ses vingt ans puis une lune ronde et douce berçant l’enfant qui dort en souriant aux anges. Cette Clara amoureuse de tout, de sa famille, de ses amis, des regards croisés, des mots éclairés, du geste du peintre s’envolant sur la toile qui s’abandonne.

Comme elle aimait voir, sentir, toucher, goûter à tous les fruits, tous les bonheurs. Comme elle savait rêver la Clara des temps fanés !

Pour elle le monde se faisait beauté. Il se fardait de teintes tendres, ombrant son regard de plaines aux blés chauds et sa bouche gourmande de vendanges entêtantes. Il lui donnait et Clara recevait tout en cadeau avec un immense merci au fond du cœur.

Alors comment les ténèbres avaient ainsi pu prendre place dans son ciel clair ? Comment sa terre ronde comme l’orange, bleue comme l’orange était devenue si plate que Clara pouvait en voir le bout, le précipice des anciens ? Personne n’était responsable de ce chaos qui ravageait sa vie. Personne ? Si, Clara elle-même, qui au fil des jours avait égaré la notice.

Elle a cassé son jouet telle une enfant capricieuse, qui n’en pouvant plus de trépigner sans être entendue, ne s’est plus contenter de se rouler par terre mais a purement et simplement mis en miettes sa poupée préférée. Ou alors, n’a t- elle jamais eu conscience du risque qu’elle prenait en la trempant dans l’eau trop chaude de ses désirs, la laissant  fondre comme celle de la pauvre Sophie malheureuse.

 

Quoi qu’il en soit, le résultat catastrophique est là et bien là et les solutions plus qu’aléatoires pour retrouver la clef perdue. Clara est une petite boîte à musique sans danseuse qui tourne dans le vide au son d’un air éraillé plein de fausses notes.

         La route s’arrête. Clara est fatiguée. Ses bras sont lourds et ses épaules cuisantes. Sa jambe droite commence à s’endolorir et elle a du mal à accélérer. Alors, elle s’arrête. Sur le côté un petit chemin de terre semble l’appeler, lui faire la promesse d’une pause réparatrice.

         Le sentier s’ébroue comme un chien sortant de l’eau . Il laisse voler une poussière blanche d’un été sec et chaud. Les grosses pierres font danser la voiture qui a attrapé la danse de saint Guy. Il ne faudrait pas y laisser un pneu car Clara serait bien incapable de changer une roue. Alors, elle a la sagesse spontanée de ralentir.

         Un petit pré, entouré d’une clôture de bois piqué par le temps et rafistolée au fil de fer couvert de rouille, se dessine dans le halo poudreux. Clara s’y aventure attirée par le gros tilleul qui offre à l’herbe brûlée un soupçon de verdure fade. Sous ses pas, le sol crisse tant la terre demande à boire.

         Clara s’installe sous les branches, dos au tronc. Ses reins d’escargot meurtri se collent à l’écorce. Elle ne pense pas. Elle tente seulement d’apaiser ses douleurs.

 

Lentement, chaque vertèbre reprend sa place. Elle sent ces mouvements imperceptibles qui lui font penser au jeu de l’accordéon qui se gonfle d’air. C’est comme si on lui ôtait une ceinture de chasteté moyenâgeuse qui aurait été bouclée à double tour depuis des années. Son plexus redescend et se cale, son estomac entame une chanson  gargouillante. Puis, c’est le tour de ses membres.

La crispation de ses orteils disparaît et le sang afflue de nouveau dans ses jambes en petits jets. Ses épaules retombent et laissent glisser toutes les tensions qui s’échappent à chaque doigt. Cette mécanique, cette reconstruction prend de longues minutes… Rien n’échappe à Clara.

Elle sent la sève centenaire se glisser entre les nœuds du bois et  la prendre toute entière. L’arbre lui offre sa jeunesse renouvelée à chaque printemps, ce nectar de vie que rien ne peut tarir à part la hache d’un bûcheron meurtrier. L’arbre lui transmet sa force vitale venue des entrailles de la terre où ses racines sont ancrées. Il lui fait don d’une partie de lui-même sans sourcilier de la moindre feuille. C’est normal car il l’attendait.

Il savait qu’un jour, elle passerait par là. Ce serait Carole, Sylvie ou Clara. Peu importe son prénom, peu importe son histoire, elle aurait juste besoin de lui et il serait là ouvrant ses bras de vieux tilleuls à ce cœur paumé. Il savait au creux de son tronc, entre les anneaux de ses couches de peau filandreuse que si un jour il avait été planté au milieu de ce pré c’était aussi pour ça. Partager le savoir de ses hivers piquants et de ce que l’oiseau perché lui aura murmurer dans son chant d’amour à la renaissance des jours. Il avait un rôle à jouer, une place à tenir et portait fièrement la cime, réjoui de cette pensé.

 

         A présent, elle est là, contre lui, implorante et brisée et il se doit de ne pas la décevoir, d’être à la hauteur de ses branches cathédrale.

         Clara si petite à côté de ce colosse séculaire qui a su garder un air de Dandy parfumé lorsqu’il se pare de ses plus beaux atours printaniers, de ces fleurettes délicates qui lui donnent une part de féminité. Clara si frêle qu’il pourrait la broyer par la chute d’une de ses branches lourdes. Elle n’est déjà plus Clara car elle est devenue en un moment sa Clara.

         A elle conscience à cet instant de l’osmose parfaite que forment leurs deux corps d’êtres vivants, de cette délicieuse alchimie entre sang et sève ? Se rend elle compte qu’il va la sauver ?

Car vraiment, il s’agit d’un sauvetage en mer, de la récupération par un remorqueur d’un navire en perdition.

         Elle s’étonne de renifler le fond de l’air et de trouver ça bon. Elle avait oublié comme l’air à mille odeurs. Elle ne cherche pas à les reconnaître. Elle les prend comme elles viennent sans les décortiquer, sans leur chercher de noms ni d’origine. C’est léger, puis plus présent, notes mêlées de l’odeur de l’herbe et de la terre. C'est simple. Des odeurs sans images qui viennent aux narines mais auxquelles son cerveau ne donne pas de réelle consistance.

Elles la caressent tendrement comme on cajole un enfant, comme on enfouit la main dans ses cheveux soyeux en le laissant trouver le sommeil. Elles l’enveloppent de leur chaleur, c’est tout.

 

          L’arbre est heureux car il s’est rendu compte que Clara commence à reprendre vie. Il a perçut sa quête des odeurs et croise ses racines pour que la magie continue d’opérer.

Il n’est pas déçu. A présent, Clara se redresse, s’étend et monte son menton vers l’horizon. Une lueur traverse ses yeux. D’abord éblouie par la lumière qui fouette son visage, par la morsure du soleil sur ses joues pâles. Elle fronce les sourcils, deux sillons profonds se forment sur son front. Elle voit se dessiner la couleur du ciel. Vif, d’un bleu profond sans l’ombre d’un nuage, si bleu qu’on le croirait retouché. Puis, une traînée blanche se forme au passage d’un avion comme la ligne d’un cahier que Clara a oublié en attente de ses mots.

         Elle baisse les yeux. Devant elle la nature se donne. Sans fioriture, dans son plus simple appareil elle se déroule en douceur. Juste des vallons recouverts de fruitiers qui forment avec les carrés de lavande un beau patchwork coloré.  Puis plus loin, plus hauts les dentelles, pierres dressées que le temps à grignoter pour sublimer le paysage, pour lui donner toute sa force  et son caractère. Elles aussi Clara les avait oubliées. Portant elles sont si belles. Si l’arbre n’avait pas eu pour mission de sauver Clara cela serait certainement revenu aux dentelles.

         Clara voit tout ça. Elle ne regarde pas encore vraiment. Entre voir et regarder il y a un fossé qu’elle franchira mais il faut lui laisser du temps. Le tilleul comprend. Il est assez sage pour ne rien précipiter. Il serait si triste que tout soit gâché juste par manque de patience.

 

         Les heures passent ainsi. Clara et l’arbre, l’arbre et Clara. Ils sont seuls au monde comme des amoureux qui viennent de se rencontrer et pour qui tout le reste ne compte plus, qui se suffisent, qui se désirent. Les heures passent avec douceur et lenteur.

         Clara est comme ce papillon sortant de sa chrysalide qui sèche ses petites ailes collées au soleil. L’exercice est laborieux et le rend vulnérable mais il doit passer par cette phase pour prendre son envol et aller vers la vie après cette latence interminable. Il est comme groggy par tous ces jours d’enfermement dans la soie de son cocon. Il sait que le monde est plein de promesses alors il semble se délecter de cette transition entre l’opacité de sa prison et la lumière du jour. Clara déploie ses jambes, ses bras, détendant chaque petite parcelle de son corps, offrant chaque centimètre carré de peau au soleil. Derrière ses paupières fines comme du papier à cigarette, elle sent la chaleur. Elle garde les yeux ouverts derrière la toile et sa vue s’empourpre comme elle le faisait enfant.

Petite fille elle adorait jouer ainsi avec la lumière s’en comprendre le fonctionnement de la vision et en pensant que c’était tout simplement de la magie. Magique aussi les petits crépitements qu’elle entendait sur le pupitre lorsque la maîtresse demandait à sa classe un moment de repos et que les élèves posaient la tête sur le bois avec les mains en coiffe. Tiens, voilà qui est drôle… Ces sensations qui reviennent, ses souvenirs qui remontent.

 

          Quitter l’arbre, quitter l’ami, le sauveur.

Juste une dernière caresse sur l’écorce décollée et la promesse de revenir.

Clara reprend le chemin inverse à contre cœur. D’abord le sentier de terre toujours aussi sec puis le rouleau de goudron, cordon de réglisse nauséabond qui devient collant et luisant avec la chaleur de l’été.

Cette fois, Clara repère la route en essayant de mémoriser chaque virage, chaque cabanon au milieu des vignes. Elle aimerait être le petit Poucet et laisser sur son passage un collier de petits cailloux blancs semés à chaque mètre parcouru.

         Quand elle arrive devant le portail de sa maison, elle a le sentiment de rentrer d’un long voyage. C’est un mélange étrange de bonheur et de trac. Elle reste ainsi plusieurs minutes derrière son volant sans pouvoir descendre de voiture. Son mari, ses enfants, le chat qui dort dans le salon reconnaîtront-ils cette Clara nouvelle, cette Clara d’avant… Le retour de la vraie Clara ?

Seront-ils voir la lueur de vie retrouvée, au fond de ses yeux ?

Remarqueront-ils qu’elle se tient plus droite et qu’à nouveau son dos lui sert de tuteur ?

Seront-ils étonnés quand elle ouvrira en grand fenêtres et volets ?

 

  Sophie.

 (texte protégé)

 

 

 

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